comme si, comme ça, comme…

est un projet de recherche en art qui  qui prolonge le colloque « document, fiction et droit » proposé par Jean Arnaud (LESA, Université d’Aix-Marseille) et par Bruno Goosse (ARBA–ESA, Académie Royale des Beaux Arts de Bruxelles). Il s’inscrit dans le cadre des relations développées entre les 2 établissements qui ont notamment signé en 2011 une convention de Master recherche en Arts plastiques à double validation.

Fiction ?

Il fut un temps, ancien, où « l’efficace magique d’un verbe performatif »1 prédéterminait la conduite des hommes. Tout outrage appelait une vengeance. Toute vengeance devenait outrage qui en appelait une autre devenant une malédiction sans fin.

Pour y mettre un terme, il fallut inventer (ou recevoir, les avis divergent) l’idée de la justice et du respect. C’est-à-dire la possibilité qu’une parole subjective, qu’un dialogue argumenté prenne la place d’une parole magique incontestable. La malédiction céda alors à la responsabilité d’un sujet. (L’Orestie)

Il fut un autre temps, antique, durant lequel Rome se construisit sur la fiction de sa fondation. On comprend que la fiction juridique romaine, « sans aucune limite d’aucune sorte, des contraintes de la vérité extérieure au droit – en particulier des contraintes de la réalité naturelle »2 engageait un rapport original au monde. Elle nous indique « la radicale déliaison de l’institutionnalité d’avec les choses de la nature. »3

Durant le temps médiéval, le droit romain redécouvert dut s’interpréter en tenant compte du Dieu chrétien. La fiction juridique fut alors limitée par la nature. Ce qui n’était pas possible dans la nature ne l’était plus dans la fiction. La nature, d’origine divine, fut alors posée comme limite en tant que loi supérieure à la loi des hommes. La fiction (juridique) n’est plus à la commande des faits. (La virulence des débats autour du mariage pour tous qui ont agité la France il y a quelques mois montrent bien le poids actuel de cette limitation à la fiction venant du Moyen-Age.)

Puis, en des temps que l’on qualifiera de modernes et lumineux, Dieu quitta le dispositif. Mais la Nature fût gardée et son récit explicatif, la science, qui s’impose une vérification de son récit qu’elle appelle vérité, semble occuper l’entièreté du champ des histoires. Le récit scientifique est un récit qui se vérifie. A l’opposé, la fiction juridique romaine produisant un récit contraire aux faits, c’est-à-dire un autre ordre que celui de la vérification perdit de son intelligibilité ; or l’art s’est également engagé dans la voie de la non vérification.

D’où une proposition : « Comme si, comme ça, comme… »

D’une part il y a un mouvement qui commence par nier le fait, la réalité, pour dire ce qui, certainement n’est pas, actant l’écart entre ce qui se fait et ce qui se qui se dit, puis affirme une équivalence irréelle et forcée entre dire et faire. C’est le « comme si » qui devient un « comme ça » ; la fiction juridique.

D’autre part il y a le mouvement qui commence par nier l’art, pour utiliser ce qui témoigne du fait, de la réalité : le document ; puis affirme une équivalence entre document et art. Ce mouvement garde, au coeur de la fiction, quelque chose de cette pointe vers la réalité.

schéma3

Les deux mouvements de la fiction vers la réalité et de la réalité vers la fiction, loin de s’annuler, créent une tension, un rapport de force, dont les enjeux sont certainement à interroger aujourd’hui.

 

Document, fiction et droit en art contemporain, publié aux Presses universitaires de Provence, 2015

 

1François Ost, L’orestie ou l’invention de la justice, in raconter la loi, Odile Jacob, 2004, p97

2Yan Thomas, Les opérations du droit, Hautes Etudes, EHASS, Gallimard, Seuil, 2011, p137

3Yan Thomas, op cit