La Nomination

  • En France, ou en Suisse, j’habite un nom commun. En Belgique, c’est un nom propre.
    Les noms utilisés pour désigner des lieux, les toponymes font partie des noms propres. Contrairement au nom commun, un nom propre désigne toute substance distincte de l’espèce à laquelle elle appartient. Il n’a de signification qu’en contexte.
    Certains toponymes passent de la catégorie des noms propres à celle des noms commun. Les plus connus sont des noms de produits dont l’appellation contrôlée est étroitement liée à leur localisation géographique : un champagne, un bordeaux, un gruyère.

2- bérézinaD’autres, moins contrôlés ont changé de catégorie par l’usage qui en est fait. Ainsi on parle de la bérézina d’un parti politique pour signifier à la fois son mauvais score électoral et le côté historique de ce résultat.

La Bérézina est une rivière qui coule en Biélarusse. Une bataille y a eu lieu. On dit qu’elle aurait été gagnée tactiquement par la France. Mais vu le nombre d’hommes morts sans avoir livré bataille, le nom de cette rivière est devenu le synonyme d’une déroute.

La Langue que j’habite et qui m’habite est française. Pourtant je ne vis pas en France. La langue française de France et celle qui est parlée en Belgique diffèrent sur certains mots. Particularisme attaché à un territoire et à un usage.

3-waterloo-austerlitzAinsi, si bérézina est bien utilisé en Belgique pour parler d’une déroute, il n’en va pas de même pour Waterloo. C’est essentiellement en France que l’on trouvera une utilisation de ce toponyme comme nom commun pour signifier une défaite. Ici, c’est le nom d’un lieu.

J’y habite.

mollusquesEn France, j’habite un nom commun. En Belgique, c’est un nom propre.

Il y a des lieux qui s’inscrivent dans la langue d’une manière particulière, fut-elle commune. Il y a des langues qui habitent des lieux d’une manière particulière. Ou des lieux qui habitent des langues…
Il y a des lieux qui se sont attachés un moment, un événement qui s’y est déroulé.
Il y a des lieux qui s’accrochent à un temps même s’il est révolu…

5-waterloo-moral Lorsque le nom propre « Waterloo » devient un nom commun, il se généralise. Il n’est plus attaché à cet endroit-là qu’il dénotait mais à un événement temporel qu’il représente. Plutôt que d’être fixé à un lieu particulier, à un espace, il se fixe donc à un temps et s’y ancre. Il s’immobilise.

Il est littéralement question d’arrêter le temps… si le temps s’immobilise, la maîtrise est totale.

Parfois – est-ce parce qu’on veut souffler un peu ? – on donne une valeur positive à cette immobilisation… ainsi lorsqu’on parle de patrimoine, de sa protection…

Le classement

  • Une des manière de tenter d’immobiliser le temps, de neutraliser les effets du passage du temps sur un édifice, de faire en sorte qu’il se conserve, c’est le classement…

La première chose que l’état belge a décidé de protéger par une loi afin d’éviter qu’elle se dégrade, afin de s’assurer qu’elle se conserve en l’état, c’est le champ de la bataille de Waterloo. C’était en 1914.

6-champHabitant ce lieu devenu commun vu de l’étranger, ceci est suffisamment étonnant pour que je m’y arrête. Que je m’y intéresse… Voire que je tente de le remettre en mouvement, de lui rendre un peu du contexte qui a disparu… représenter non pas la bataille mais ce qui a présidé à l’immobilisation du sol, les discussions

Certes, c’est étonnant que ce classement ait eu lieu avant tout autre, avant des bâtiments remarquables… Mais qu’a-t-on classé exactement ? Une lieu jugé intéressant par sa topographie. C’est à dire un morceau de sol, naturel, que l’on souhaite soustraire au ravage du temps, c’est-à-dire essentiellement à l’urbanisation.

6aa-MontSaintJeanIl est vrai que de nombreuses constructions ont été érigées autour de ce champ depuis 1815. Car nombreux étaient les personnes (surtout des Anglais) qui souhaitaient visiter ce cimetière. (Thomas Cook eu l’idée d’emmener les Londoniens souhaitant se recueillir sur le champ de bataille, là où leurs proches étaient morts et y avaient été brûlés, et que ce faisant il inventa les voyages organisés modernes tels qu’on les connaît aujourd’hui. Il fallut donner à manger et à boire à ces voyageurs qu’on n’appelait pas encore « touristes ». Il n’y avait rien. On créa des débits de boisson, des restaurants, des hôtels… )

Bref on classe un sol. Pour ne pas qu’il disparaisse. Pour qu’on continue à voir les plis du terrain qui étaient essentiels à cette époque.

Les plis du terrain, les pentes, les obstacles naturels ou artificiels étaient essentiels dans la stratégie de ces guerres de poussées, de percées, d’enfoncement….

La topographie était alors stratégique.

On voulut donc préserver ce qui n’avait pas encore changé. Une bute avait été construite quelques années après la bataille :  le monument des Hollandais. Il est censé commémorer l’endroit où le Prince d’Orange a été blessé. Le lieu faisait alors partie des Pays-Bas. Pour construire cette énorme butte il a fallu prendre la terre tout autour. La physionomie du sol avait donc déjà changé…. il fallait que ça s’arrête.

On protège les pentes qui restent.

En 1914, les pentes étaient toujours étudiées par les stratèges militaires. « L’invention » des tranchées l’année suivante, a, bien entendu, changé la donne.

Mais il n’y a pas que les militaires qui s’intéressent aux pentes. Les joueurs de golf étudient également les pentes de leur terrain. Et il est également question de stratégie.

Le golf (Le jeu)

 

  • Et c’est aussi un sol particulier… Les premiers parcours de golf n’avaient rien de pensé, planifié, ou ordonné. 

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Ces premiers parcours étaient situés sur des bandes de terre entre l’océan et les premières terres cultivables sur la côte est de l’Ecosse, entre Dundee et Aberdeen. Ces zones étroites qui, au cours des millénaires, s’étaient formées entre l’embouchure des rivières et le rivage, avaient été surnommées « links » par les Ecossais. Sablonneuses, impropres à la culture, elles ne laissaient pousser que de l’herbe et de la végétation sauvage typique de la dune. Des terres sans aucun intérêt, si ce n’est pour la pratique de loisirs au grand air…

C’étaient des terrains publics, sur lequel les habitants se retrouvaient à dates fixes pour y jouer à mettre des balles dans des trous à l’aide de cannes….

Le golf devient quelque chose d’un peu sérieux à St Andrew en 1764. C’est à ce moment là que le jeu a été codifié. Seul le jeu a été codifié. Le terrain naturellement bosselé, avec des trous, des trous de sable, des rochers n’a pas changé…

Une fois codifié, on pouvait utiliser ces règles ailleurs qu’en Écosse. Il suffisait d’avoir un terrain. Mais pas n’importe quel terrain. Un terrain à l’image de celui d’Écosse, semblant naturellement bosselé, avec des trous, des bunkers, des obstacles naturels, et une limite à la piste…

8-Desert-Mountain-Golf-Club-Chiricahua-Hole-14-1Donc les Britanniques jouent au golf. Les Britanniques envahissent le monde. Ils créent des golfs, partout où ils vont.

Mais comme le monde ne ressemble pas au littoral écossais, on crée des terrains semblable à ce littoral partout dans le monde.

C’est une occupation du sol, une colonisation, voire une duplication d’un sol.

Dessiner la nature.

  • Créer des golfs à l’image des golfs écossais partout dans le monde, demande quelques compétences. Les golfs sont créés par des architectes, spécialisés dans ce travail. Ces architectes sont également des joueurs de golf.

Alister MacKenzie est un des premiers architectes de terrain de golf britannique connus. Il est né en 1870. Chirurgien, il a participé à la guerre des Boers. Il s’est intéressé aux techniques de camouflage des Boers, à leur capacité à se fondre dans la nature en utilisant les protections naturelles et en construisant des protections artificielles indistinguables de la nature. Il estimait que cette maîtrise du camouflage était pour beaucoup dans leur succès militaire. Durant la première guerre mondiale, il a été engagé non comme chirurgien, mais comme spécialiste du camouflage. Après la guerre, il abandonna la chirurgie pour se consacrer uniquement à l’architecture des parcours de golf. il en a dessiné une cinquantaine. Certains de ses parcours sont toujours considérés aujourd’hui comme exemplaires.

Dans son premier livre, « Golf Architecture », publié en 1920, Mackenzie reconnaît que son architecture a été très influencée par les techniques de camouflage. Selon lui, l’essence même du travail d’un bon architecte est de tenter d’imiter les beautés de la nature, afin d’intégrer le plus « naturellement » possible son dessin au sein de cette nature.

9a-mackenzie-2Il explique par ailleurs les caractéristiques d’un bon parcours : il doit présenter des difficultés pour le joueur quel que soit son niveau, il doit contraindre le joueur à des choix tactiques, il doit aussi ménager des surprises, des illusions perceptives…

Le parcours est construit comme une fiction qui, comme toute fiction, doit sembler vraisemblable.

Le parcours de golf combine pentes, tactique militaire, camouflage et récit….

Mais le golf, c’est aussi un sport classe. Un sport de classe. Une pratique réservée à ceux qui en ont les moyens. Depuis les années 1980, pas moins de 4 golfs ont été créés autour du champ de bataille de Waterloo.

10-royalWaterloo-golf-clubLa région compte le plus grand nombre de golfs du pays… C’est aussi la région la plus riche du pays. Une région riche, en bordure d’une capitale, c’est une région où la pression immobilière est très importante. Dès lors, soustraire une vaste zone à la possibilité d’y construire n’est pas sans effet. Qu’il s’agisse d’un terrain de golf, sport de classe, ou d’une zone classée, les terrains limitrophes, y gagnent en valeur par la garantie de ne pas avoir de voisin….

Le mini-golf c’est autre chose. C’est plutôt populaire…

En 1952, un architecte genevois, Paul Bongni, souhaitant rendre la pratique du golf accessible à tout un chacun a créé un dix-huit trous en béton.

D’un point de départ fixe, il s’agit de frapper une balle à l’aide d’une canne pour la diriger dans un trou à distance après avoir franchi un obstacle intermédiaire. Il protège son invention par un brevet et lui donne le nom de ‘minigolf ’.

Son parcours permet de réussir l’ace à toutes les pistes. Le succès de ces pistes standardisées fut rapide. Dix ans après sa création, le ‘Bongni’ était multiplié à quelque 120 exemplaires à travers l’Europe.

Les minigolfs imitent les golfs qui imitent la nature.

12-2014_05_15_1891A côté du champ de la bataille de Waterloo, dans le jardin d’un restaurant se trouve un mini golf abandonné.

Même son abandon imite la nature.

Abandonné, sans valeur, même pas celle de sa destruction…. Le minigolf est déclassé

Le Panorama

  • Le Panorama de la Bataille de Waterloo a été édifié en 1913. Un an plus tard, en réponse à cette construction, on a classé le champ de Bataille.

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Les Panoramas étaient un véritable phénomène populaire au XIXe siècle. Comme l’ont été les minigolf dans les années 60 ?

Le Panorama est un procédé illusionniste. Tout est fait pour que le spectateur confonde l’image et la réalité. Tour est fait pour qu’il y croie, pour qu’il s’y croie. Qu’il puisse se croire au milieu de la bataille de Waterloo.

Mais qui veut vraiment être placé au centre de la bataille ?

Ce spectacle a été jugé peu convenable en 1914. On a craint qu’il n’en annonce d’autres. Certains ont pensé que ce cimetière allait se transformer en un champ de foire… Alors on a classé le champ de bataille pour éviter la prolifération de spectacles.

Moins de 100 ans plus tard, le Panorama est lui même classé, sauvegardé, protégé. Il est devenu intouchable. Pas le minigolf.

L’argument du classement est intéressant. Il mentionne, parmi les justifications de l’acte, «son intérêt artistique car, sans être un chef-d’oeuvre pictural, il a une valeur indiscutable grâce à son état de conservation, grâce également à sa maîtrise du trompe-l’oeil et de son sens puissant du mouvement.»

Sa valeur artistique étant indiscutable, il vaut mieux s’arrêter ici.