TIRANT D’AIR

Tirant parti de l’entremêlement des registres formel, politique, juridique et verbal qui constitue toujours cet objet symbolique qu’est le drapeau, le projet « tirant d’air » (qui aurait pu s’écrire « tyran d’art ») est une proposition d’installation vidéo montrant qu’il y a de l’imprévisible à se référer à un ordre, quel qu’il soit.L’injonction ne produit jamais ce qu’elle imagine. (A moins que l’injonction ne produise que ce qu’elle imagine.) Il s’agit donc de la rapporter à l’image, d’en faire jouer la disjonction. Loin d’une mise à mort, y compris de l’image, loin d’une mise aux arrêts, le travail est une simple mise en mouvement, un effort d’ébranlement, une poussée vers la légèreté du vent.Si l’art, comme la politique, manque parfois d’air, ici, pas d’étouffement ; ce qui s’expose tend à fuir, exporté par le souffle du vent.

Ce projet a donné lieu à une exposition au centre d’art « passages » de Troyes et à la MAAC à Bruxelles. Une édition dvd a été réalisée conjointement par les deux centres d’art.

Différents travaux issus de ce projet ont été montrés séparément à Toulouse (Travers vidéo), Marseille (Instants vidéo), Clermont Ferrant (Videoformes), Paris (festival des cinémas différents), Ramallah (Centre culturel Franco-Allemand), Damas, (AllArtNow), Quimper (le Quartier).

Tirant d’air / Maac

L’exposition « Tirant d’air » de la MAAC  présente, pour une grande part, les mêmes travaux que ceux qui constituaient l’exposition du même nom accueillie par le CAC PASSAGES de Troyes au printemps.

Initialement, il s’agissait pour moi, un peu naïvement sans doute, de proposer la même exposition ; de rendre ces travaux publics à Bruxelles également, de faire en sorte que les amis qui n’avaient pu faire le voyage puissent les éprouver. Bien sûr, l’espace étant différent, je savais que l’exposition le serait également. De plus, un mur de briques peintes en blanc dans la grande salle de la MAAC m’intéressait beaucoup. Il me permettait de réaliser une installation qui me tenait à cœur et qui nécessite une projection sur un tel mur. Cette installation n’avait pas sa place à Troyes. Mais, malgré ces différences, il me semblait qu’il s’agirait de l’exposition des mêmes travaux. Le DVD édité conjointement par le CAC Passages et par la MAAC, et qui en est une forme de catalogue, en témoigne.

Or cette première spatialisation publique du travail a été une expérience qui remit en cause cette manière de concevoir les choses et conséquemment, ma manière d’envisager le travail. Non qu’elle m’ait conduit à repenser les vidéos elles-mêmes — elles n’ont pas été retravaillées — mais bien à repenser la manière dont elles se montrent, ce qu’elles sont en fonction de la manière dont elles sont données à voir. A été profondément modifiée ma croyance en leur existence autonome. C’est qu’à vivre longuement avec ces vidéos, à travailler leurs images, à les retrouver continuellement pour les modifier, le temps passé à leur contact finit par leur conférer une consistance, certes imaginaire, une existence, semblant indépendante de toute manifestation. L’expérience de l’exposition a ainsi produit la négation de l’existence autonome des vidéos.

Sans doute est-ce un lieu commun de comparer l’exposition au déroulement cinématographique ou vidéographique : il s’agit en effet d’un montage de temps ou de temporalités variables. En ce sens, une première spatialisation a permis de prendre la mesure de ce temps, ce qui était nécessaire pour pouvoir l’articuler. (Prendre la mesure est certes une formule très approximative, il n’est pas question ici d’un temps qui se mesure). La temporalité de la réception et de son lien avec l’espace ne se prévoit pas, elle s’expérimente, se réalise. Et il faut bien reconnaître qu’à force d’être dans un rapport d’intimité avec les vidéos, de cette intimité du travail qui manipule, modifie, dilate, contracte, coupe, superpose, la perception s’imaginarise. J’ai perçu que l’artiste n’était peut-être pas immédiatement celui qui était le plus à même de construire l’articulation des temporalités de l’exposition. En ce sens, la mise en espace de Troyes constitue donc pour moi une mise à distance, une médiation, me permettant de saisir quelque chose de la réception possible de ce travail.

Idéalement, cette exposition devrait se voir dans son rapport à celle de Troyes. Idéalement il ne faudrait pas la voir comme une présentation autonome, mais comme une mise en mouvement de la première occurrence. Il s’agit certes d’un souhait utopique. Seul ce document tente de garder la trace de ce mouvement.

Paradoxalement, la spatialisation de travaux vidéographiques permet également d’échapper à la logique successive du flux de la vidéo. Elle permet notamment de comparer, de voir en même temps, de décider du moment où l’on se retourne. Si en un sens l’exposition est comme un montage, en un autre sens, elle en est la négation.

Que le DVD « Tirant d’air » constitue la trace de ce qui a été montré alors qu’il a été gravé avant même que la première exposition ne soit montée n’est pas pour me déplaire. Que ce qui, dans le réel d’un temps successif, a lieu avant, apparaisse imaginairement comme un après coup, et, si possible, réellement comme l’après coup de la réception me convient bien.

Les préfaces s’écrivent après coup, une fois les livres écrits, mais en constituent toujours un préliminaire à la lecture. Comme s’il n’y avait pas moyen que le temps de la lecture et le temps de l’écriture voisinent, soient parallèles. Aussi ce document tente-t-il de garder quelque chose de ce temps-là. En ces temps-là, voila ce qui a pu se penser ; en ces temps-ci, voici ce que c’est devenu. Quelque chose se joue entre le temps de la conception, celui de la production, et celui de la réception.

Après Troyes et avant Bruxelles
BG 2006

 

tirant d’air / passages

« Tirant d’air » est une exposition qui se présente comme un drapeau. Comme lui, elle mêle différents registres : formel, politique, juridique, verbal.

Des rubans de plastique colorés, verticaux, s’accrochent à la marquise qui surmonte l’entrée du centre d’art contemporain de Troyes. Comme un drapeau, ces rubans sont agités par le vent et ils manifestent leur présence comme un signe. Mais plus qu’un drapeau, ces rubans évoquent les triviales languettes moustiquaires ornant les embrasures de porte l’été, à la campagne. A moins de passer son chemin, il y a donc à les franchir pour pouvoir passer la porte et se retrouver dans l’exposition, face à un couloir se terminant par un autre rideau de rubans colorés. Ce second rideau est agité par un ventilateur ainsi que par le passage des spectateurs se rendant dans la pièce la plus extérieure au bâtiment, une petite véranda plongeant sur le jardin.

S’il y a une injonction dans tout drapeau — ne fût-ce que celle d’être vu — Bruno Goosse en produit dans l’espace : celle d’être traversé.

Avec le drapeau, la loi fixe la forme de l’image. Elle commande l’image. D’une autre manière, la légende d’une image ou la voix off en ordonne la vision. Certes la légende est évitable. Mais l’exposition ? N’ordonne-t-elle pas à son tour une lecture des œuvres ?

Le dispositif proposé inclut l’extérieur du centre d’art, y créant une sorte d’antichambre qui, une fois franchie, apparaît comme faisant déjà partie du dispositif de l’exposition. Est ainsi indiqué qu’il n’y a pas à vouloir arriver au cœur de l’exposition, au cœur des choses, au cœur du propos. Il n’y a pas de centre. C’est aux marges de ce qu’il semble être que le travail de Bruno Goosse se pose.

« Tirant d’air » rassemble des œuvres diverses : outre ces rubans de plastiques, il y a une vidéo projetée sur écran de rubans, une sur écran fixe, d’autres diffusées sur écran cathodique, ainsi que des photographies imprimées ou montrées sous forme de diaporama. Parmi ces travaux, certains ne sont que des variantes, mieux, des reprises, au moyen d’un autre médium. Par exemple, les photos imprimées sont issues d’une vidéo (exportées à partir d’une vidéo). Dans un second temps (ou un troisième), ces photos, mises en mouvement, constitueront une nouvelle vidéo. Il n’est pas question ici d’affirmer que tout se recycle, mais plutôt de montrer comment tout se déplace (ou peut se déplacer). Ce qui se joue entre les médiums, entre les œuvres, se joue également au sein des œuvres : ainsi le discours politique, l’article de presse, l’exposé scientifique, l’article de loi peut devenir l’équivalent de la légende d’une image, ainsi, l’image d’un champ moissonné peut devenir celui d’un champ de bataille…

Quelle est cette force du langage et de ses artifices qui produit ce à quoi l’on assiste aujourd’hui ? On n’a jamais autant brûlé de drapeaux. On n’a jamais autant montré que l’on brûle des drapeaux.
Le drapeau, une curieuse image

Dans le flux continu des images que nous habitons, il y en a qui semblent différentes. Certaines ont par exemple la qualité d’être répétables suivant une formule ou une description, comme les formes géométriques. Il y a aussi celles qui se construisent selon une loi, constitutive des Etats, comme les drapeaux. Objets symboliques s’il en est, qui trouvent bien sûr leur origine dans une histoire, mais aussi dans un texte de lois les décrivant et précisant leur usage.

En tant qu’objet, le drapeau n’est qu’une étoffe qui ne se déploie que sous l’effet du vent. Le vent communique au drapeau son mouvement, qui ainsi, se fait voir.

Le drapeau pose aussi question au langage. Plusieurs descriptions se concurrencent ou se complètent : symbolique, héraldique et géométrique. Ces trois approches différentes attestent de la difficulté de l’opération descriptive. Le texte précède et contraint l’image. Il faut que l’objet drapeau soit préalablement dit.

Avec le drapeau est décrété, non seulement une image, mais un respect de l’image, voire un culte.

Films

L’ordre des couleurs

Ce film est constitué du montage des 191 drapeaux des Etats Membres de l’Organisation des Nations Unies. Chaque drapeau est inséré dans la série en fonction de sa possibilité de s’associer avec le drapeau précédent et avec le suivant. Le passage d’un drapeau à l’autre repose à la fois sur des proximités formelles, des éléments visuels communs, des couleurs communes et sur l’existence de certaines transitions dans un programme de montage.

La bande son de ce film est constituée du chuchotement de la signification des couleurs des emblèmes représentant les états, signification affirmée par ces états eux-mêmes. Plusieurs voix sont présentes, parfois en concurrence. Chacune représente une couleur qui n’est pas citée. Ce chuchotement suit l’ordre du montage des images sans pour autant être parfaitement synchrone. Ce qui s’entend ne correspond pas nécessairement à ce qui se voit.

Le montage image, associé au montage son, vise à produire un mouvement fluide et continu de passages d’un drapeau à l’autre, d’une forme à la suivante. Il n’y a pas de temps d’arrêt sur un état stable connaissable, mais plutôt un ralentissement sur la transition elle-même. Apparaissent ainsi autant d’entre-drapeaux, constituant le signe de noman’s land véritable, d’entre-état, que les zones de transit qui se créent dans nos aéroports pourraient prendre pour emblème. Non un étendard, mais le mouvement continu du passage de la représentation d’un état à un autre. Il s’agit de drapeaux mais aussi et avant tout de couleurs, de zones colorées. Ce film est projeté sur des rubans de plastique blanc suspendus au plafond semblables aux languettes moustiquaires que l’on suspend à la campagne dans l’embrasure des portes. Le spectateur traverse ces languettes pour se rendre dans la salle suivante. Les rubans seront donc agités, non par le vent, mais par le déplacement des corps des spectateurs.

Le vent tourne (réalisé avec Raphaël Balboni)

Il s’agit d’un film sur le mouvement, sur le vent, sur les éléments qui viennent faire signe dans l’image parce que en mouvement, comme le drapeau peut faire signe lorsqu’il est agité par le vent. Ces éléments faisant signe peuvent être aussi simples et dérisoires que des lambeaux de films plastiques accrochés à des fils barbelés.
Un film sonore, sur le vent qui fait vibrer, qui module les sons. Un film avec une voix qui décrit, propose, contraint par son mouvement, son rythme et son sens une manière de voir. Puissance de la parole. Un film sur la Loi, sur l’arbitraire.
Un film sur la séquence, la suite colorée, l’ordre qui produit le sens (bleu blanc rouge, rouge blanc bleu, rouge bleu blanc…)
Un film sur le paysage, sur le paysan qui circonscrit l’espace du sol, limite son champ, lui attribue des valeurs, le valorise.
Il n’est pas question de filmer des drapeaux, mais plutôt de filmer des images comme des drapeaux.

Balayage

Ecrans colorés tramés se poussant les uns les autres. Leur ordre est lié à celui des drapeaux. C’est un peu comme si le drapeau ne se percevait plus dans son instantanéité de signe mais dans la succession et le flux du bombardement des électrons propre à la vidéo.