De bric et de broc, ruinons le pro-jet.

Lorsqu’on m’a demandé si je voulais intervenir dans le cadre de cette réflexion sur le bricolage, j’ai d’emblée accepté, sans trop y réfléchir, en me disant que le bricolage m’avait suffisamment intéressé dans ma vie, ou plutôt que je m’y étais suffisamment consacré, que j’avais passé assez de temps à bricoler pour que je puisse tenter d’en dire quelque chose. Au moins de m’en dire quelque chose. (M’en dire, mentir).

J’y repensais. Mais bon, je n’allais quand même pas vous raconter mon enfance, mon père qui trouvait qu’un marteau, des clous et quelques planches valaient tous les jouets du monde parce que, contrairement aux jouets, leur utilisation, les possibilités que ces éléments recelaient, étaient sans fin… Quoique, il y aurait peut-être à dire de ce « valoir tout ». Habitant à côté d’une scierie, le bois, les déchets de planches, étaient accessibles sans difficulté. Le marteau ne s’achetait qu’une fois. Les seuls consommables à acheter étaient les clous. Et l’on sait ce que ça vaut : « des clous » : ça ne vaut pas un clou. Pour mon père donc, tous les jouets du monde ne valaient pas ce qui en tant que tel ne valait rien, mais ne valait que par son potentiel, par l’action qu’il permettait, par une mise en œuvre. Bricolage donc…

Cette valorisation de la multiplicité des possibles avait évidemment permis qu’un jeu d’enfant trouve grâce à ses yeux : les « Légo ». Je ne sais pourquoi ce ne fût pas plutôt le « Meccano ». J’avais donc des « Légo », mais très vite (nous étions dans les années soixante) mon père tempêtait contre le fabricant qui avait tendance pour des raisons commerciales à spécialiser ses pièces. Il trouvait idiot d’acheter une voiture de pompiers ou une ambulance en lego car certains éléments lui paraissaient ne plus pouvoir être utilisés que dans une configuration précise, celle pour laquelle ils avaient été conçus. Au résultat final proche d’un objet tout fait (la voiture de pompiers « Légo » ressemblant à une voiture de pompiers « Playmobil »), il préférait l’approximation de l’assemblage de briques en escalier, gardant la trace visible de cette construction, de cet assemblage.

Je ne sais pas si vous vous promenez parfois dans les magasins de jouets. Moi, cela m’arrive. Je peux vous dire que ce n’est pas si simple aujourd’hui de trouver des éléments de base, de simples briques « Légo ». Par contre, on trouve sans difficulté un univers Harry Potter c’est-à-dire des figurines et objets qui ne sont, non seulement plus constitués d’éléments combinables différemment, mais qui sont eux-mêmes, en tant que personnages, surdéterminés, donc peu combinables avec d’autres personnages, d’autres récits. La tendance que percevait mon père à un moment où elle n’était que peu visible s’est accentuée avec le temps. Les rayons des magasins de jouets laissent croire que le développement des combinatoires, des assemblages, que le bricolage, doit s’effacer au profit de jouets dont le champ d’utilisation est plus précis, univoque, déterminé. Et l’on comprend bien l’intérêt commercial de l’opération : plus ces jouets sont déterminés plus ils s’usent vite (les déterminations de type Disney tiennent environ un an) et plus il en faut (puisque ces univers sont peu ou pas combinables entre eux).

J’en étais là dans mes réflexions lorsqu’on m’a demandé de décider d’un titre : les briques étaient en tête. Mais je ne pouvais pas trop me déterminer puisqu’il me semblait, assez confusément, qu’il était nécessaire de maintenir une certaine ouverture, un certain possible. Donc on pose les briques puis la ruine. Le titre était trouvé.

Je ne savais toujours pas ce que j’avais à dire de cette problématique. Alors, je poursuivis le fil de mes pensées ludiques, toujours en me disant que ce n’était pas là ce que je pourrais vous raconter. Trop personnel, sans doute. J’ai une fille. Il va de soi que je lui ai offert des « Légo ». Des briques. Les plus simples que j’ai pu trouver. J’ai joué avec elle. J’ai mis beaucoup de persuasion dans l’affaire. Mais je dois reconnaître qu’elle n’a pas accroché, qu’elle préférait l’autre jeu, celui qui est surdéterminé : ici en l’occurrence les « Playmobil ». Rien de bien grave dans tout ça. Tout en jouant avec elle, je me mis à l’observer. Lorsque nous jouions aux Légo, elle me poussait à faire quelque chose. Fais-moi, une maison, un personnage, un chien… Et un cheval, tu sais faire un cheval ? Et moi, comme un con, tout à mon plaisir de faire comme je faisais naguère, je me mis à agencer, à combiner, à assembler, à construire. Sans m’apercevoir que je la privais ainsi de ce que je lui offrais. Puis vint le moment où elle me demanda un nouvel objet ou figurine alors qu’il ne restait plus assez de briques non utilisées. Je proposai donc de les prendre là où elles étaient : sur cette maison par exemple qu’il suffisait de casser. Mais non, cela n’allait pas. Cela n’était pas possible. On ne pouvait pas casser ce qui venait d’être fait. Ainsi, à travers les « Légo », ce qui l’intéressait, n’était nullement le fait de construire, mais plutôt d’avoir construit. Ce n’était pas l’acte qui était valorisé, mais l’objet qui en résultait. Et cet objet devait être conservé. Évidemment sur ce terrain-là, la petite maison de « Playmobil » est supérieure à celle de « Légo ». (il n’y a pas ces petits tenons qui permettent l’assemblage mais qui n’existent pas sur la vraie maison). Exit donc les Légo dans l’univers de ma fille. Je retiens néanmoins l’importance de la destruction dans le fonctionnement des Légo. Non seulement il est nécessaire d’investir ces petites pièces, ces petits éléments divers d’un désir pour les assembler, les organiser, les combiner en vue d’un objet, mais une fois ce travail accompli, il faut être prêt à abandonner son résultat au profit d’un nouvel investissement désirant. Ce que produisent les « Légo » dans leur forme de base, ce qui est visé, bien plus que l’objet résultant de l’effort de sa construction, c’est la destruction de l’objet.

Comme je ne voulais pas vous raconter ma vie, j’ai pensé qu’il serait bon de laisser là cette divagation ludique pour m’attaquer à quelque chose d’un peu plus sérieux. Je me souvenais que Lévi-Strauss, dans « la pensée sauvage », avait écrit sur le bricolage. J’ai donc relu ce texte. (Eviter de dire : après le « Légo », le logos ). Il n’y parle ni de « Légo », ni de « Playmobil », mais de l’opposition entre la connaissance magique, mythique, et la connaissance scientifique ; entre la pensée sauvage et la pensée scientifique.

Je pense qu’il n’est pas inutile de replacer ce texte sur le bricolage dans le contexte du livre : il s’agit, dans un premier temps, pour Lévi-Strauss de montrer, de prouver, que la pensée sauvage n’est pas un stade antérieur, primitif, une ébauche de la pensée scientifique, mais une autre manière de penser, tout aussi élaborée, et tout aussi valable. Il est question de montrer que l’existence de la pensée scientifique ne supprime pas, ne remplace pas la pensée sauvage. Il montre que ces deux pensées coexistent, ce qui lui permet de prendre les mythes pour des objets scientifiques de pensée.

Il explique que le problème n’est pas d’être efficace sur le plan pratique (la science) mais « par le groupement de choses et d’être, d’introduire un début d’ordre dans l’univers », car « tout classement est supérieur au chaos ». Voir, créer un rapport entre deux éléments (la morsure du serpent et une graine en forme de dent) vaut mieux que l’indifférence à toute connexion. Au départ, c’est peu de choses : juste un rapport entre deux éléments, quel qu’il soit, c’est mieux que l’indifférencié. Ce classement témoigne de modes d’observations particuliers qui sont toujours perceptibles dans les mythes et les rites. D’où bien sûr l’intérêt de les analyser. Il s’agit d’un mode de pensée particulier, une sorte de science du concret en ce sens qu’elle exploite le monde sensible en termes de sensible. Il insiste sur le fait que les résultats de cette pensée sont toujours le substrat de notre civilisation, et qu’il en reste des traces.

L’exemple qu’il utilise pour étayer son propos est le bricolage : sur le plan technique, le bricolage diffère du travail de l’ingénieur de la même manière que sur le plan spéculatif la pensée sauvage diffère de la pensée scientifique.

Qu’est-ce donc que le bricolage ?  Dans son sens ancien, le mot « bricoler » s’applique à des activités diverses comme le jeu de balle, le billard, la chasse et l’équitation, mais toujours pour évoquer un mouvement incident, c’est-à-dire le moment où quelque chose se passe, qui échappe à ce qui était prévu, une sorte de détournement du cours des choses. Et le bricoleur utilise bien des moyens détournés par rapport à ceux qu’utilise le professionnel.

Je retiens l’imprévu, le détournement.

Lévi-Strauss n’utilise pas ce terme de professionnel pour le comparer au bricoleur, il parle de l’homme de l’art, de l’ingénieur, des corps d’état, du savant. Pourtant, dans le langage commun, lorsqu’on dit d’un travail qu’il est très pro, ou au contraire qu’il est bricolé, que c’est du bricolage, on introduit bien un critère purement qualitatif qui d’ailleurs peut très facilement se retourner. Parfois, dire d’une action ou d’une œuvre qu’elle est très professionnelle est entendu d’une manière péjorative, comme si elle n’avait aucune autre qualité. Mais le plus souvent, professionnel signifie de qualité, alors que bricoleur rime avec amateur au sens d’amateurisme. En ce sens, bricolage est utilisé pour disqualifier, sans appel, mais aussi sans argumentation, comme si étaient ainsi convoqués nos souvenirs d’enfance des bricolages de fêtes des mères ou de fêtes des pères. Je ne sais à quelles déceptions ces souvenirs renvoient : déception de ne pas arriver à faire ce que l’on voudrait, ou déception face à la tête de Maman qui reçoit le pot de yaourt déguisé en salière et se demande ce qu’elle va en faire… Quoi qu’il en soit je retiens que le mot pose problème, qu’une question a bien été posée au sein de cette institution, question qui me semble relayer cette conception du bricolage : fait-on de l’art ou du bricolage ? Je repère aussi dans le dépliant annonçant cette journée que le mot « bricolage » y est curieusement mis entre parenthèses.

Il n’est pas inintéressant de revenir sur ce qui vient faire différence entre les deux qualificatifs : professionnel ou bricolé. S’il s’agit d’objets, la différence entre celui qui est qualifié de professionnel et celui qui est qualifié de « bricolé » repose sur les traces de l’opération du faire. Si elles se perçoivent, l’objet paraît bricolé, si elles ont disparu, l’objet paraît professionnel. L’objet ou le résultat qui est valorisé, celui qui est dit professionnel, qui se réfère à une profession, à un métier, ne laisse rien voir de comment il est fait, comment il s’est fait. Comme si l’acte devait s’effacer devant la chose. Comme si la main, la sueur, l’effort, bref le travail devait être refoulé. On peut bien sûr y voir encore un de ces refoulements du corps dont notre société a le secret. Du corps qui produit, s’entend, celui qui transpire, qui sent, qui souffre (qui sent le soufre ?). Il va de soi que le corps qui fait les beaux jours de notre culte morbide des images n’est pas le même corps.

Cette opposition entre les traces du faire ou leur absence, entre les effets du corps et son image n’est pas sans évoquer certains anciens conflits qui rythment l’histoire de l’art : qu’il s’agisse des tenants du dessin contre les tenants de la couleur ou des néo-classiques contre les romantiques. Que le coup de brosse se repère ou qu’il disparaisse est une question de morale. Parce que c’est aussi le corps qui se montre ou se cache. Le corps qui marque la peinture, comme par accident. Et on sait que la valorisation de l’accident n’est pas une histoire récente. L’anecdote de ce peintre grec est bien connue : Appelle suait sur la représentation de l’écume sortant des naseaux d’un cheval, et, n’y arrivant pas, jeta de rage son éponge sur sa peinture avec le désir de l’anéantir. Le hasard dirigea l’éponge vers les naseaux du cheval et obtint l’effet que le peintre cherchait. Le hasard, l’accident, le détournement, nous ne sommes pas loin du bricolage. Mais quelque chose est peut-être en train de modifier considérablement notre rapport au faire : l’utilisation des nouvelles technologies. Lorsque j’explore un CD Rom interactif, je ne suis pas prêt à être distrait de son fonctionnement par des bugs témoignant de la programmation qu’il a nécessitée. Je n’y comprendrais d’ailleurs rien. Je veux dire que la programmation, même si elle apparaissait, ne me mettrait pas en présence du « faire » du CD Rom faute de l’absence de rapport tangible entre l’accident, ici, l’erreur de programmation et l’effet produit. Si le lien ne fonctionne pas, je ne verrai tout simplement pas l’image, je n’entendrai pas le son. Alors qu’une coulée de peinture ou une craquelure va s’intégrer à la vision du tableau, m’empêchant éventuellement de voir ce qui est peint mais m’obligeant à voir la peinture. Je pense qu’il ne faut pas sous-estimer le bouleversement qu’opèrent les nouvelles technologies dans notre rapport au monde.

Revenons à notre bricoleur. Lévi-Strauss ne parle pas de n’importe quel bricoleur. « La pensée sauvage » date de 62. Il n’y a pas encore eu cette vague du « do it yourself », des « Brico » et autre « Monsieur bricolage ». Il ne parle pas des apprentis plombiers, menuisiers ou électriciens que certains d’entre-nous sommes peut-être par la force des choses ou par plaisir. Non, pour lui, le bricoleur, c’est le gars qui récupère des tas de matériaux, d’éléments hétéroclites au nom du fait que ça peu toujours servir.

Il dispose donc d’un stock, d’une collection d’éléments dans lesquels il va pouvoir puiser en fonction des travaux qu’il veut réaliser. « La règle de son jeu, dit-il, est de toujours s’arranger avec les moyens du bord » car, au moment où il récolte ces objets, il n’a aucun projet précis en tête. La collecte est liée au hasard de la rencontre.

L’ingénieur, par contre, a d’abord un projet. Il conçoit ensuite les outils et dessine les éléments qui lui permettront de réaliser son projet. Évidemment, les éléments ainsi conçu par l’ingénieur sont des éléments déterminés par leur utilité dans le projet final. Ils ne peuvent avoir une autre utilisation pour l’ingénieur. Par contre, les éléments du bricoleur sont d’une autre nature. En effet, le bricoleur ne peut tout récolter. Il ne peut ramasser tout ce qu’il rencontre. Il choisit les éléments qu’il récolte en fonction des possibles qu’il y décèle. L’élément doit être suffisamment particularisé pour pouvoir être utilisé sans devoir faire appel à une technicité qu’il ne possède pas (une machine-outil), mais pas assez particularisé pour ne plus pouvoir être utilisé que d’une seule manière. « Chaque élément représente un ensemble de relations à la fois concrètes et virtuelles ; ce sont des opérateurs ».

Ceci est important : pour pouvoir jouer ce rôle d’opérateur, il est nécessaire que le lien qui unit l’élément et son utilisation soit fragile, au bord de la rupture, équivoque.

On trouve aussi cette idée du relâchement du lien, permettant d’autres relations, l’invention de relations neuves, inédites, improbables, chez Roland Barthes lorsqu’il parle de l’art du metteur en scène au cinéma. Il parle de « signes décrochés, où l’analogie entre le signifiant et le signifié est en quelque sorte disjointe, inattendue : on pourrait dire que la valeur esthétique d’un film est fonction de la distance que l’auteur sait introduire entre la forme du signe et son contenu, sans cependant quitter les limites de l’intelligible. » Comme pour le bricoleur de Lévi-Strauss, il y a bien la distance, le relâchement du lien, sans pour autant aller jusqu’à — l’élément si peu particularisé qu’il serait pur matériau, ou l’inintelligible. Mais il faut noter que, contrairement au bricoleur, le cinéaste, produit ce relâchement, cette distance.

Lévi-Strauss poursuit son analyse de l’exemple du bricoleur : que se passe-t-il lorsque le bricoleur se met à l’ouvrage : il se tourne vers ses éléments collectionnés, son stock hétéroclite pour l’interroger, pour définir « un ensemble à réaliser, qui ne différera finalement de l’ensemble instrumental que par la disposition des parties. » Utiliser tel élément de telle manière ou tel autre élément de telle manière, « entraînera une réorganisation complète de la structure, qui ne sera jamais telle que celle vaguement rêvée, ni que telle autre, qui aurait pu lui être préférée. » Les éléments sont donc, grâce au relâchement du lien, permutables. La science, en produisant des théories et des hypothèses, fabrique d’abord des structures ; structures qui créent, sous forme d’événements, ses moyens et ses résultats. Tandis que le bricolage ou la pensée mythique élabore des ensembles structurés en utilisant des résidus et des débris d’événements.

Difficile de ne pas relier cette définition du bricolage : « élaborer des ensembles structurés en utilisant des événements » à une pensée de l’Histoire.

Aujourd’hui, puisque l’histoire n’est plus composée par les actions et les souffrances des hommes, qu’elle ne raconte plus l’histoire des événements touchant les diverses vies des hommes, elle devient un processus fait par l’homme…Si j’en crois Hanna Arent, « l’événement particulier, le fait observable ou l’événement historique naturel singulier, ont cessé d’avoir du sens hors d’un processus universel où on les englobe ; cependant, au moment où l’homme approche ce processus pour échapper au caractère hasardeux du particulier, pour trouver du sens — ordre et nécessité — son effort est de tous côtés tourné en dérision par la réponse qu’il reçoit de tous côtés : tout ordre, toute nécessité que vous voudrez imposer feront l’affaire. »

Ce qu’Arent dit de l’histoire s’apparente bien à la conception du bricolage telle que Lévi-Strauss en parle : les événement en eux-mêmes n’ont aucun sens, comme la réserve d’éléments du bricoleur. Seule leur organisation en un processus peut faire sens, mais comme il n’existe pas de structure ultime, pas de structure dernière, chacune vaut pour ce qu’elle permet (l’organisation elle-même), ruinant ainsi la possibilité du sens (de l’histoire).

Jeux d’enfants, bricolage, histoire, c’est bien, mais l’art dans tout ça ?

Lévi-Strauss situe l’art entre la science et le bricolage. « Tout le monde sait que l’artiste tient à la fois du savant et du bricoleur. ».

Il analyse l’art comme l’intégration à une structure d’un événement ou de plusieurs événements, ces événements n’étant en fait qu’un mode de la contingence, (occasion, exécution, destination). Il s’agit toujours d’une confrontation de la structure et de l’accident. Dans ce cadre, la création artistique consiste à chercher le dialogue soit avec le modèle, soit avec la matière, soit avec l’usager…

Il ajoute par ailleurs que l’équilibre entre structure et événement, nécessité et contingence, est un équilibre précaire, constamment menacé… Mais il semble tout de même avoir besoin de l’équilibre, de l’intégration, de l’idée d’une permanence.

Cette distinction que fait Lévi-Strauss entre le bricolage et l’art, je ne la comprends pas. Je la comprends d’autant moins qu’on ne peut le soupçonner d’avoir cédé à la déconsidération dont le terme lui-même était la victime, puisque tout son travail était justement de le réhabiliter et plus largement la pensée qu’il appelle sauvage face à la pensée scientifique.

Si on regarde, par exemple, les papiers collés de Picasso on ne peut qu’être frappé par la correspondance avec ce qui vient d’être dit du bricolage. Et ce n’est certainement pas un hasard si, tant Picasso que Lévi-Strauss se sont intéressés d’une manière analytique et avec les suites que l’on sait aux masques (des Indiens d’Amérique du Nord pour l’un, de Côte d’Ivoire ou du Liberia pour l’autre). Or, ce que découvre Picasso dans les masques Grebo, comme le montre Yves-Alain Bois, c’est le principe de l’arbitraire sémiologique et, par voie de conséquence, le caractère non substanciel du signe.

« …c’est parce qu’il y a réduit son système plastique à une poignée de signes, ne renvoyant pas chacun et de manière univoque à un référent, que leur valeur rencontre de nombreuses significations et que telle forme peut tantôt être vue comme nez, tantôt comme bouche, tel ensemble de formes tantôt comme tête, tantôt comme guitare.

Combinatoire infinie des signes au sein d’un système fini de valeurs, arbitraire et non substantialité des signes, tel est le modèle raisonnable que Picasso découvrit dans l’art africain. »

On retrouve bien tout le développement de Lévi-Strauss sur le bricoleur : la réduction des signes renvoie à l’idée du stock constitué par le bricoleur, stock nécessairement fini. Les signes ne renvoyant pas de manière univoque à un référent font écho au relâchement du lien entre l’élément et son utilisation, permettant dans un cas comme dans l’autre de nouvelles relations, de nouvelles configurations signifiantes.

Il me semblait dans un premier temps que, bien que certains artistes aient développé une œuvre au moyen du bricolage, l’art s’en distinguait aisément. J’en suis presque à penser que ce qui est en jeu dans le bricolage — quelque chose qui aurait avant tout à voir avec un déplacement d’ordre structural — est également ce qui vient — toujours — opérer dans l’art.

Reste donc la distinction avec la science. Et comme la présentation de ces rencontres insiste aussi sur le jeu, je voudrais encore souligner que la définition de la science est également opérante pour le jeu : tous deux produisent des événements à partir d’une structure. On comprend donc que les jeux de compétitions prospèrent dans nos sociétés industrielles. Tandis que les mythes, à la manière du bricolage, décomposent et recomposent des ensembles événementiels et s’en servent comme autant de pièces indestructibles en vue d’arrangements structuraux tenant alternativement lieu de fins et de moyens.

Pourquoi cette pensée du bricolage serait-elle si importante ? C’est que derrière ce qui pourrait ne paraître qu’un problème relativement périphérique — le bricolage en tant qu’activité humaine singulière et les quelques autres activités ici abordées — se trouve le problème bien plus général de la langue et de son pouvoir.

« Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, dit Barthes, parce que nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif. » Or le classement est bien à la base du travail de notre bricoleur ; « Tout classement est supérieur au chaos » disait Lévi-Strauss.

De plus, je ne puis jamais parler qu’en ramassant ce qui traîne dans la langue.

Dans la langue, servilité et pouvoir se confondent inéluctablement.

Entendre la langue hors pouvoir, dans la splendeur d’une révolution permanente du langage, Barthes l’appelle « littérature ».

Les forces de libertés qui sont dans la littérature dépendent du travail de déplacement que l’écrivain exerce sur la langue.

De ce qu’il n’y a point de parallélisme entre le réel et le langage, les hommes ne prennent pas leur parti, et c’est ce refus, peut-être aussi vieux que le langage lui-même, qui produit, dans un affairement incessant, la littérature.

L’enjeu est d’une certaine manière politique : et c’est ici qu’on pourrait parler d’apprentissages. Car en bricolant, pour peu que ça se fasse d’une manière un peu cadrée, en expérimentant la puissance des permutations, des combinatoires, de l’organisation, ce qu’on apprend n’est rien moins que l’existence de la possible mais difficile conquête d’une liberté de penser. J’ajouterai que cette liberté de penser est déstabilisante, qu’il ne faudrait pas croire qu’elle assure, qu’elle rassure. Car derrière cette possibilité de liberté, c’est la permanence qui s’envole, la substance qui disparaît, et ce, bien sûr, y compris et même surtout, de notre propre subjectivité. Le bricolage, c’est aussi la division du sujet.

Il y a un cinéaste que j’aime beaucoup qui a souvent travaillé sur le bricolage, ou plutôt qui a beaucoup bricolé ses films, toujours, c’est Jean-Luc Godard. Il revendique une filiation avec Méliès, premier grand bricoleur du cinéma. Vous savez tous comment se fait un film : un film, c’est forcément d’abord un projet, puisqu’il faut trouver un financement, il faut bien raconter une histoire à un producteur, qui lui-même devra la raconter à des financiers. Il faut raconter l’histoire à des acteurs et actrices, aux techniciens. Il faut réserver des lieux, diriger les opérations, les prévoir continuellement. De tous les arts, le cinéma est sans doute celui qui, à cause des sommes investies et de son fonctionnement industriel est le plus du côté de la prévision, de la maîtrise. Dans ce système apparaît comme par magie, parfois, un peu d’imprévu : Pialat improvise parfois avec ses acteurs. Mais ce n’est qu’une toute petite partie de la réalisation du film. Le cinéma est donc normalement aux antipodes du bricolage. C’est pour ça que je voulais vous montrer quelques images des histoire(s) du cinéma de Godard, parce que ce qu’il arrive à inventer là est un véritable tour de force : il invente une manière de faire du cinéma qui ruine la nécessité du projet.

Cela fait déjà dix ans que Godard récupère : des citations, des bouts de textes, des images de peintures qu’il intègre à ses films. Ici, il ne fait plus que ça. Il n’y a que des bouts de films, des archives, des photos de presse, des textes, des mots trouvés, des bandes son réutilisées… Seule une voix, la sienne, vient encore introduire ce qui pourrait tenir lieu d’un semblant de continuité, d’un semblant de permanence, d’un repère qui nous accompagne tout au long du film.

On peut voir les histoires comme la production de la fonction historienne du cinéma dans notre siècle. Mais une histoire de bricolage. Tout ce qui vient de se dire sur le bricolage, l’histoire, le langage s’y retrouve…

Cependant, avant de lancer cette courte projection, je voulais encore vous faire part d’une expérience personnelle. J’ai beau faire, j’y reviens à cette dimension personnelle.

Je me suis retrouvé il y a trois ans à travailler dans un cabinet ministériel sur un projet de décret : celui qui règle l’organisation de l’Enseignement supérieur artistique. Je me suis retrouvé là par hasard. Il y avait 30 ans qu’on parlait d’une réforme de l’Enseignement supérieur artistique. J’y enseignais. Aussi, le jour où, sous la précédente législature, nous avons entendu parler d’un projet de décret qui nous ferait rentrer dans les hautes écoles, nous nous sommes mobilisés dans les écoles. Nous avons travaillé à une contre-proposition. Notre relais politique de l’époque, celle qui allait négocier notre contre-proposition avec le Ministre de l’époque, était une parlementaire du nom de Dupuis. C’est elle qui est devenue la Ministre de l’Enseignement supérieur. C’est ainsi que je me suis retrouvé là. Un peu par hasard. Le hasard des rencontres. Lorsqu’on travaille sur une contre-proposition, on sait qu’on propose des choses qui vont être acceptées ou qui ne le seront pas. Et on pense que c’est le Ministre qui décide. Maintenant, les propositions que ferait la Ministre, les propositions que je lui ferais pourront devenir loi. Rien ne s’opposera plus au projet.

Bien sûr, tout d’abord, il fallait consulter, comprendre la situation des différents terrains (je connaissais juste mon école). Un groupe d’enseignants de l’Enseignement artistique a été constitué. Pendant tout un temps, nous avons travaillé ensemble. Notre contrainte principale était financière : nous ne pouvions pas dépasser le coût actuel. Nous avons raboté le projet, supprimé certains aspects. Nous nous sommes censurés de bonne grâce. Nous avions alors un projet qui nous convenait, un projet correspondant grosso-modo à la moyenne de nos désirs, un projet équilibré, bien que sans grand relief. A ce moment ont commencé les négociations avec des groupes représentatifs qui n’étaient plus issus du milieu artistique : étudiants, syndicats, PO, autres membres du Gouvernement. Alors, le projet s’est modifié, s’est altéré, s’est petit à petit détruit. Parce que chaque modification portait sur un point précis, sur un événement particulier, mais avait nécessairement des répercussions sur l’ensemble. Et chaque fois que le projet se modifiait, « mon » projet que j’avais pensé, réfléchit, porté, c’était une souffrance.

Je n’avais pas compris qu’en politique aussi, du moins en Belgique, il y va du bricolage. Là aussi le projet qui deviendra loi sera le résultat de ce qui se trouvait là à un moment donné. Les éléments de départ sont donnés : ce sont les forces en présence et leur capacité à comprendre la différence d’une spécificité. C’est aussi la capacité d’expliquer de convaincre, de démontrer. C’est enfin tous les autres choix qui ont été fait précédemment, l’ensemble des textes de loi déjà rédigés et votés ; car ces textes, ces autres textes, avant d’avoir été votés, ont été débattus. Et que les raisons qui ont conduit à un choix ne disparaissent pas avec un nouveau texte. Ce sont tous ces éléments qui ont à s’organiser en un nouveau texte de loi. Nulle idée, nul projet n’est en soi supérieur à un autre, puisqu’il y va de l’organisation de la société. Le compromis, voisinant avec la compromission, souffre de la même disqualification que le bricolage, alors que le compromis n’est jamais que le résultat du bricoleur qui aurait utilisé tout son stock. Dans une certaine mesure, la pensée du bricolage injectée dans le champ de la politique permet de dépasser la nostalgie que d’aucuns cultivent du despote éclairé, et d’ainsi, sauver le fonctionnement de la démocratie.

Mai 2003

 

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